Say "cherries"
- Claire Markovic
- 4 févr.
- 4 min de lecture

En juillet 2024, alors que j’habite à New-York et que je suis enceinte de mon second enfant, une journée où l’inspiration tarde à venir, j’emploie la méthode approuvée de partir se balader sans autre but que celui de me vider la tête et de me rendre là où mes pas me portent. Je remonte Smith Street à Brooklyn, en direction d’Atlantic Avenue, pour bifurquer à l’ouest et rejoindre les Piers, regarder la ville en face, les tours comme plantées dans la rivière. J’entre dans la boutique la plus générique qui soit de papeterie : Paper Source. C’est lisse et joyeux, beau et à la fois sans le charme d’une adresse où les artistes locaux laissent des zines, voyez. J’aime les endroits où sont diffusés les morceaux de Wet Leg et Beach House pour traîner, mais ceux où on entend Billie Eilish sous-tendent pour moi l’achat efficace.
Je trouve, exposé efficacement donc, un carnet à couverture Cerises de la marque Papier. Je l’achète, ainsi qu’un stylo, lilas. Comme beaucoup de monde, j’adore acheter de nouveaux carnets et me faire des promesses sur ce qu’ils deviendront. Leur destin est souvent d’être mi-rempli, ou de me décevoir, parce que je leur confère une identité qui me pressurise. Je les remplis de manière timide, sans vouloir les abîmer, sans vouloir les gâcher, souhaitant dessiner de belles pages harmonieuses, ou bien écrire et donc ne jamais le faire. Enfant et adolescente, je rédigeais toujours comme si quelqu’un allait trouver mon carnet et le lire, et j’y employais un langage cryptique et omissif.  Après coup, je pense que ma crainte n’était pas infondée.
Ma trouvaille en poche, je sors du magasin et marche d’un pas plus décidé vers le bord de l’eau. Je m’assieds sur un banc, au niveau de la promenade qui surplombe les quais, juste au-devant des maisons de Brooklyn Heights. Je suis anémiée, la grossesse, fatiguée, essoufflée, j’ai le cœur lourd et la tête embrumée. Posée sur ce banc, avec une boisson plaisir (un soda fancy pour personnes qui habitent dans des quartiers ultra-gentrifiés) et un snack au beurre de cacahuète probablement, je pose les premières lignes dans le carnet. J’ai comme toujours une intention, elle s’intitule : « vomi de cerveau ».
Là où certaines personnes partent courir, lancent des business, pâtissent, pétrissent, bâtissent, j’ai besoin, pour délier les nœuds, de vomir des phrases et des observations désorganisées. Jusque-là , j’utilisais principalement des feuilles volantes et des fichiers textes dans Google Drive. Là , un carnet à couverture Cerises, des pages lignées, et la promesse de me foutre de l’harmonie.
Il y a quelques années, la bonne pratique semblait être de protéger des documents par des mots de passe, les archiver dans des clouds censés êtres sécurisés, pour la praticité, pour y avoir accès, souvent. Aujourd’hui, il me semble que laisser traîner des phrases qui ne trahissent que des émotions humaines et des aspirations dans des carnets à la vue de toustes sur mon bureau est une forme suprême de liberté. Surtout quand je produis des chefs-d’œuvre tels que : « le code postal 11231 pourrait être un code de déverrouillage de Bixi ». Qu’elle que soit la teneur de ce que j’écris, je me sens invariablement mieux ou plus inspirée après.
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Aujourd’hui, en début d’après-midi, je sens les fils s’amonceler dans mon cerveau. Un bon indicateur est que je me retrouve le stylet d’iPad dans la main droite et la main gauche en train de scroller des reels sur instagram. Une vidéo pop, et une femme travaillant en communication numérique parle du Scan Club d’Arcade Studio, une agence créative du Canada, qui récapitule les prévisions de tendances en termes de communication en 2026. Le hook pour moi, c’est le retour de l’analog. Apparemment, la tendance en 2026 sera marquée par le désir de preuve de réalité. La nausée que provoque en moi la surabondance d’images IA, le rejet de la structure GPTesque lors de la lecture de légendes, de postes, de threads trouve dans cette nouvelle un espoir : celui du rejet de la création factice au profit de l’imparfait, du tangible, du concret.
L’IA isole et lisse la parole, instigue le doute, y compris sur des images bien réelles qui se noient dans une surproduction générative. Les photos retouchées par IA qui accompagnent certaines annonces immobilières me donnent l’impression que la scène est tirée d’un rêve où les textures changent en permanence, où les murs sont mous et où le sol s’enfonce. J’ai vu passer l’exemple d’une artiste créant des objets (tangibles, réels, solides) qui jouent avec nos perceptions de la réalité se faire accuser d’utiliser de l’IA lorsqu’elle publie les photos de ses réalisations ; elle évoque la possibilité de donner accès à son processus de création, de documenter les étapes, donnant ainsi à voir au monde des preuves de réalité d’une part, changeant la manière dont elle donne son art à voir d’autre part. Les démarches artistiques sont déjà transformées pour répondre à ce besoin d’authenticité.
Dans ce que je donne à voir sur internet, je parle très peu du processus même de création, qui démarre toujours par écrire mes dessins. J’ai actuellement deux carnets principaux : un dans lequel je scénarise les épisodes de ma bd « Brooklyn Aller/Retour » - offert par Lauriane, dans les couleurs que je préfère - qui s’ouvre à plat, et le fameux « vomi de cerveau » cerisé.
14h, tête emmêlée, je glisse mon carnet dans mon sac réutilisable rose métallisé avec un ensemble de feutres et un Bic bleu. Il fait -10 mais j’ai 1 minute de marche jusqu’au café donc je zappe le bonnet. Je m’installe au milieu des personnes qui travaillent ou discutent, ou les deux, puis je dénoue les fils. Tout s’ordonne, s’agite, s’apaise. Une cliente vient me dire :
« J’adore ton carnet, avec les cerises! »
Elle adore les carnets, elle adore les cerises. J’adore les vraies personnes qui parlent dans les cafés.
Je reste longtemps à la place privilégiée de la banquette de coin dans le café.  Là , la petite mèche allumée depuis plus d’un an achève de se consumer : si on retourne en 2016, je retourne en 2006 aussi, faire un post de blog, une première petite brique qui ne sera recommandée à personne par un algorithme. Le carnet qu’est cette page à mon nom d’emprunt peut aussi devenir, finalement, une extension ouverte de mes pages-cerises : en plus depuis, j’ai changé de code postal.

